La situation sanitaire actuelle a accéléré le développement et la démocratisation de l’enseignement à distance. Entretien avec Andrew Wickham, consultant en formation linguistique, concernant les tendances actuelles du marché des langues et l'évolution du rôle du formateur dans ce nouveau contexte.

Tendances actuelles du marché des langues et l'évolution du rôle du formateur dans ce nouveau contexte.

À une époque où l’apprentissage en ligne est devenu incontournable dans l’enseignement des langues, pensez-vous qu’il soit vraiment possible d’apprendre une langue sans formateur ?

Eh bien, le fait est que nous parlons presque tous parfaitement notre langue maternelle, sans avoir eu de formateur officiel. Repensez à votre propre enfance. Pourtant, enfant, nous n’apprenons pas vraiment seuls ; nous avons plusieurs « formateurs » en langues : parents, famille, nourrices et amis sont constamment avec nous tout au long du processus d’apprentissage initial. Ils nous encouragent, nous écoutent, nous font parler, nous lisent des histoires, nous chantent des chansons et des comptines et corrigent nos erreurs, jour après jour.
Alors, bien que nous ayons des exemples qui montrent qu’on peut apprendre une langue plus ou moins tout seul, grâce à une pratique intensive ou immersive – la plupart du temps dans le pays de la langue cible – la grande majorité des apprenants ne bénéficieront jamais de conditions aussi favorables ; ils n’auront pas le temps, la motivation ou l’opportunité d’apprendre de cette façon. Ils auront besoin d’un formateur.
La mission essentielle du formateur/coach dans la réussite de l’apprentissage des langues, qu’il soit présentiel ou à distance a en effet été confirmé à maintes reprises par de multiples études. Il est particulièrement crucial de garantir l’engagement de l’apprenant. Une étude* menée par l’Université du Maryland par exemple, tend à montrer que le taux de désengagement des utilisateurs d’applications linguistiques est quasi total sans l’intervention d’un formateur après douze semaines.

Quelles sont les caractéristiques d’un bon formateur aujourd’hui ?
Contrairement à l’approche française traditionnelle, leur mission n’est pas que d' »enseigner » la langue, car une langue ne peut pas être qu’enseignée, elle doit être apprise.

Exact, le formateur est avant tout un facilitateur d’apprentissage.
Oui, il ne peut pas apprendre à la place de l’apprenant ; il assiste, encourage et accompagne l’apprenant pour l’aider à s’approprier la langue.
Le formateur (ou coach, ou guide, ou tuteur) a aujourd’hui trois casquettes :
1. Sparring Partner : donner à l’apprenant la possibilité de pratiquer la langue cible, à son niveau, de manière régulière.

2. Formateur/enseignant : guider l’apprenant au fur et à mesure de sa progression dans le parcours d’apprentissage choisi, fournir à l’apprenant un feedback interactif, lui proposer des tournures de phrases et des éléments lexicaux plus pertinents (plutôt que de corriger systématiquement ses « erreurs ») et l’aider à les maîtriser progressivement.

3. Coach : accompagner et guider l’apprenant tout au long du cours, en lui offrant des conseils d’apprentissage, des ressources pertinentes et motivantes et un encouragement constant, afin de maintenir sa motivation et ses efforts.
Un formateur en langues qualifié et expérimenté joue également le rôle de conseiller pédagogique : faire un diagnostic du futur apprenant, en évaluant son niveau et ses compétences ; l’aider à mieux clarifier ses objectifs en fonction des moyens mis à sa disposition ; établir avec lui un parcours d’apprentissage destiné à les atteindre et assurer un suivi régulier permettant d’ajuster le parcours au plus près des besoins et de la progression.
Attention toutefois : la qualité d’un formateur n’est pas intrinsèque. Il y a des bons formateurs et d’autres moins bons. Un formateur sans expérience, peu motivé ou mauvais communicateur peut avoir un impact catastrophique sur l’apprentissage.

Blog Live French : formation linguistique et rôle du formateur

Diriez-vous que le formateur traditionnel a plus ou moins disparu ?
Dans les années 80 et 90, le rôle primordial du formateur semblait évident : les écoles de langues vantaient les qualités et les qualifications de leurs formateurs linguistiques. Ils étaient de véritables stars dans les écoles de langues les plus sérieuses. Les entreprises recherchaient alors les prestataires qui employaient les meilleurs formateurs.
Cependant, au tournant des années 2000, avec la rationalisation et la massification des dispositifs de formation des entreprises, le formateur a progressivement disparu derrière la plate-forme, l’administratif et la logistique, devenant presque invisible.
On s’est empressé de mettre en avant les caractéristiques et les qualités techniques « miraculeuses » des plateformes digitales, toutes plus « innovantes » les unes que les autres, tout en décriant l’inefficacité, le coût et l’approche dépassée du formateur traditionnel.
Injuste ? Il n’y a pas de doutes que dans certains cas, le constat était sans appel.

Comment expliquez-vous cette perte de crédibilité du formateur traditionnel ?
Certaines écoles de langue, et non parmi les moindres, embauchaient à tour de bras des jeunes sans qualification et les mettaient sans préparation devant les apprenants, manuel à la main. C’était bon marché et relativement simple à gérer. Les apprenants et les acheteurs dépourvus de tout cadre de référence étaient d’accord, à condition qu’on leur certifie que ces « profs » étaient bien de langue maternelle.
L’industrialisation de la formation et l’approche « low cost » d’une partie du marché ont eu pour conséquence une perte de crédibilité pour le formateur en langues, une précarisation du métier et une baisse rapide des niveaux de rémunération.
Malheureusement, ils ont jeté le bébé avec l’eau du bain car les nombreux formateurs de haut niveau, capables d’accompagner et de motiver leurs apprenants jusqu’à la maîtrise des compétences recherchées, ont également été touchés. Face au manque de reconnaissance et au faible salaire, beaucoup ont abandonné la profession.

Pensez-vous que l’autoformation est un échec ?
Pour faciliter l’essor d’un marché qui prétendait ne plus avoir besoin de formateurs, des théories pédagogiques ont été élaborées dans les années 80 et 90 autour du concept de l’autoformation, une approche qui prétendait développer l’autonomie de l’apprenant et accroître l’efficacité de l’apprentissage.
Cependant, on s’est vite aperçu que dans l’apprentissage des langues, l’interaction avec un formateur/tuteur « live » est une composante incontournable. Dans la plupart des cas, oui, les parcours d’e-learning en autonomie complète se sont avérés être un échec retentissant, avec des taux de complétude décevants.
Le formateur a donc lentement repris sa place dans les parcours digitaux, d’abord en tant que tuteur d’apprentissage en ligne et plus récemment en tant que facilitateur pour la partie présentielle des parcours de blended learning. Aujourd’hui, il est à nouveau pleinement au centre du développement rapide du blended learning « live » grâce à des plateformes telles que Skype, Teams, Zoom, Webex, etc.

Sorti par la porte, il semblerait que le formateur revienne maintenant par la fenêtre (ou Windows) ? En quoi consiste cette nouvelle approche ?
Eh bien, les outils du Web 2.0 offrent désormais aux formateurs et aux apprenants de nouvelles possibilités en termes de suivi, d’interactivité, de flexibilité et d’intégration. Libéré en partie de la tâche laborieuse et ingrate de la correction, grâce à des exercices corrigés automatiquement, le formateur peut se concentrer davantage sur l’accompagnement de l’apprenant et ses besoins.
L’utilisation de l’intelligence artificielle (apprentissage adaptatif) permet de développer des parcours plus personnalisés, qui s’adaptent à la progression, au profil et aux préférences de l’apprenant.
Plus important encore, ces technologies facilitent l’intégration des interactions présentielles ou virtuelles entre formateurs, apprenants et ressources éducatives ; effaçant par la même occasion les barrières géographiques et temporelles.
Tout a commencé par le téléphone. La formation par téléphone, qui existe depuis les années 80, a pris son envol au début des années 2000 grâce à la libéralisation du marché européen des télécoms et à la compétitivité financière accrue résultant de l’utilisation de formateurs offshore bon marché dans des pays où les écarts de niveau de vie sont importants.
Jusqu’à la récente crise sanitaire, la formation à distance avec un enseignant « live » représentait entre un quart et un tiers du volume du marché en France. Il va sans dire que l’impact de la Covid-19 a massivement favorisé cette solution. Puisqu’elle a fait ses preuves et qu’elle est devenue une voie indispensable pour la communication d’entreprise, nous pouvons prédire sans risque qu’elle représentera au moins deux tiers du volume du marché dans les années à venir.
Progressivement, grâce aux progrès technologiques, les cours par téléphone ont cédé le pas à la formation par visioconférence (Skype, Zoom, Teams, etc.). Aujourd’hui, la formation par visioconférence permet d’associer les avantages de la formation en face-à-face (interaction « live » avec le formateur, meilleure prise en compte de la relation humaine, communication plus complète qu’au téléphone, meilleure adaptation aux apprenants de niveau débutant) avec ceux de la formation à distance (logistique simplifiée, traçabilité des échanges, intégration des ressources, flexibilité des horaires).
Dans ce contexte, oui, le formateur présentiel, qu’on a voulu faire sortir par la porte, revient par la fenêtre (ou Windows) !

Comment le rôle du formateur a-t-il évolué pour s’adapter à ce nouvel environnement ?
En devenant plus visibles, les formateurs reprennent peu à peu leur place dans le processus d’apprentissage, motivent et fidélisent les apprenants, inventent de nouvelles approches pédagogiques et marketing plus ludiques inspirées de l’univers de Youtube, des jeux et des médias sociaux. Certains formateurs crèvent l’écran grâce à des vidéos éducatives innovantes et des parcours blended qui attirent des millions d’adeptes. La dynamique a changé et les formateurs sont de nouveau en activité.
Grâce à la nouvelle visibilité qu’offre la visioconférence, le formateur peut reprendre la place qui est la sienne au cœur de l’apprentissage. Mais pour réussir, les formateurs devront être bien formés à ces nouveaux outils car cette approche exige un ensemble de méthodes, d’approches et de compétences différentes et nécessite de grandes qualités personnelles et professionnelles.
Enfin, les formateurs en ligne ont le même problème que les formateurs en face à face : pour dispenser une formation de qualité de manière durable, ils doivent également gagner suffisamment d’argent pour être matériellement à l’aise et pouvoir investir dans leurs outils, leurs compétences et leur bien-être.

Andrew Wickham

Andrew Wickham

Consultant at Andrew Wickham Training and Consulting