Roberto Basilio, interview Live French

Langue et culture se confondent avec Roberto Basilio - Directeur Financier de L’Oréal Amérique latine

Roberto Basilio

Roberto Basilio est un portugais de 40 ans, aujourd'hui Directeur Financier de la division Dermocosmétique de L'Oréal en Amérique latine. Il a travaillé en France de 2010 à 2013 pour la même entreprise. 11 ans après sa formation en immersion dans la région de Cognac, il nous parle des avantages d'un programme d'immersion linguistique et culturelle et de l'importance de la culture dans le processus d'apprentissage d'une langue.

Roberto Basilio
Directeur Financier de L’Oréal pour la Division Dermocosmétique – Amérique Latine

Roberto, vous êtes portugais et parlez plusieurs langues. Qu’est-ce que l’apprentissage d’une langue selon vous ?

J’ai toujours aimé les langues. Ce que j’aime en particulier, c’est ce qui se trouve au-delà de la langue elle-même. Et pour moi, c’est ce qu’est l’apprentissage d’une langue. Je ne suis pas vraiment intéressé par l’apprentissage de la grammaire et des règles, etc. Je suis beaucoup plus intéressé par l’écoute et le mimétisme. J’essaie toujours de reproduire du mieux que je peux la prononciation et les expressions faciales de mon interlocuteur afin d’avoir l’air d’un vrai local. Mon processus d’apprentissage comporte en fait deux étapes. La première étape est l’analyse de ce que j’écoute et de ce que je peux voir, et la deuxième étape consiste à m’entraîner à reproduire tout ça. Mais le plus difficile, mais aussi le plus fascinant, est d’apprendre les éléments culturels implicites d’une langue !

En tant qu’expatrié travaillant pour L’Oréal, vous avez eu droit à une formation en français ici en France. On vous a proposé un bain linguistique avec des cours en immersion dans la langue et la culture françaises. Pouvez-vous nous expliquer le concept de ce programme ?

En fait, il s’agissait d’un stage en immersion d’une semaine complète dans la région de Cognac, dans le sud-ouest de la France. Le matin était consacré à l’apprentissage de la langue avec mon coach (vous ! 😊) et l’après-midi à des visites culturelles dans la région. Des dîners chez l’habitant faisaient également partie du programme. J’ai eu la chance de discuter d’un large éventail de sujets (politique, économie, voyages), le tout en français ! Il ne s’agissait donc pas seulement d’un cours de langue mais d’un cours en immersion linguistique et culturelle où j’ai également dû mener un projet culturel sur le Cognac et faire une présentation PowerPoint à la fin de la semaine devant une petite audience !

Après combien de jours avez-vous commencé à ressentir une différence sur le plan linguistique et culturel ?

Lorsque vous êtes littéralement entouré de Français, l’anglais n’est pas vraiment une option. Cela m’a obligé à pratiquer et mon coach m’a vraiment aidé 😊. Ce contexte est crucial pour une réelle assimilation de la langue. Je pense qu’à partir du 3ème jour, on commence à donner des réponses « automatiques » en français, même sans s’en rendre compte ! Vous apprenez à interagir avec les locaux et vous réduisez le temps de réponse lorsque vous allez au restaurant, lorsque vous saluez les gens le matin, etc. Vous commencez vraiment à sentir la différence… Et ça fait du bien !

À quoi le mot « culture » fait-il référence selon vous ?

Tout est culture : les codes, l’histoire, la nourriture, les habitudes, le milieu… Même les expressions faciales font, au sens large, partie de la culture… et sont très importantes quand on apprend une langue ! J’adore le « Pff » français quand quelqu’un est un peu en colère ou sceptique par exemple ou « Voilà » (here you are ou here is/are) ou « Euh… » (hem). Ces petites expressions font vraiment partie du processus de communication et codifient une interaction. Mais prendre sa salade verte avec son fromage. C’est aussi ça la culture française. Comme le fait d’être théâtral ou émotionnel lors d’une réunion ou d’être formel dans les e-mails. Les procédures sont également très françaises. L’humour est aussi une culture. Et l’humour français est plein de références sociales et de subtilités. Tout est culture ! Vraiment !

Alambic Cognac Charente

Pouvez-vous essayer d’expliquer l’importance de la culture dans le processus d’apprentissage des langues ?

Pour m’aider à comprendre la culture et à décoder certains comportements, j’utilise souvent la théorie de l’iceberg de la culture. Lorsque vous regardez un iceberg flottant sur l’eau, vous ne pouvez en voir qu’environ 10 %, la majeure partie se trouvant sous la surface. Si vous appliquez cette idée aux personnes, vous vous rendez compte que ce modèle est très utile pour nous aider à comprendre les comportements d’autres cultures. Dans la partie « visible », nous avons les modes de vie, les lois et les coutumes, les institutions, les méthodes, les techniques, les rituels et, bien sûr, la langue. Tout le reste (idéologies, croyances, désirs, hypothèses, attentes, valeurs, etc.) se trouve en fait « sous l’eau », mais il est très important de « plonger » pour avoir une vue d’ensemble ! Tout ce qui dépasse la langue peut être considéré comme de la culture et ne doit pas être différencié de la langue elle-même. C’est comme un package. Parler une langue sans en connaître les codes sous-jacents, c’est comme conduire une voiture sans freins. Vous pouvez foncer dans le mur sans le savoir ou avant même de vous en rendre compte ! Vous devez travailler avec votre coach sur les aspects culturels implicites de la langue. Cela fait partie du processus d’apprentissage et de toute bonne formation linguistique !

Pouvez-vous nous parler de votre expérience personnelle pendant ces 5 jours ? Cette expérience a-t-elle changé votre perspective en tant qu’expatrié ?

Oui, en effet. Lorsque vous arrivez dans un pays différent et que vous êtes immergé dans un cours comme celui que j’ai suivi, vous commencez à penser « ok, maintenant que je suis ici, devenons local ! ». Cela m’a donné l’occasion non seulement de m’améliorer très rapidement mais aussi de me familiariser avec mon pays d’accueil et de m’en imprégner totalement. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à agir et à réagir comme un local et à me sentir beaucoup plus à l’aise dans mon nouvel environnement. Et cela a toujours fonctionné ainsi pour moi. Je peux dire qu’après quatre ans en France, une partie de mon ADN est, et sera toujours, française !

Quels sont par conséquent les avantages directs de ce cours en immersion et de ce bain linguistique sur le plan personnel et professionnel ?

Cette immersion totale m’a donné tous les outils linguistiques et culturels pour mon adaptation future. J’ai été bien préparé pour faire face à tous les types d’interactions professionnelles et sociales. Ca a été comme un processus d’intégration accéléré pour moi. C’était vraiment utile. Sur le plan professionnel, j’ai immédiatement remarqué que, lors d’une réunion, j’étais beaucoup plus à l’aise dans mes échanges parce que je m’y étais exercé tout le temps pendant l’immersion.

Recommanderiez-vous cette formule de bain linguistique et de cours en immersion ?

Absolument ! J’ai passé une semaine merveilleuse ! L’assimilation de toute langue prend du temps et il faut être réaliste quant au processus d’intégration. Faire l’expérience de la langue dans des situations quotidiennes ou par le biais de visites culturelles aide beaucoup à prendre confiance, à faire tomber ses barrières et à vous donner la flexibilité nécessaire pour vous adapter à vos interlocuteurs. Un contexte réel vous donne mille fois plus de messages que ne le fait un environnement de classe traditionnel. C’est ça le vrai français ! Comme je l’ai dit, la culture fait partie du processus d’apprentissage. Une immersion axée sur les deux (un cours en immersion culturelle ET linguistique) est donc de loin la meilleure chose que vous puissiez faire pour être plus performant car à la fin vous arrivez non seulement à communiquer beaucoup mieux mais aussi plus efficacement !

Quel est votre meilleur souvenir ?

Mon meilleur souvenir vient des personnes que j’ai rencontrées et de leur générosité : Francis et Raymonde, un couple d’agriculteurs qui m’a offert une bouteille de Cognac maison de 1962 et qui m’a appris tout le processus de production 😊 – la visite de leur grande propriété, perdue au milieu des vignes et où l’on pouvait voir des vestiges de la guerre de 100 ans reste un souvenir incroyable ; mais aussi la famille qui m’a accueilli chez eux pendant le séjour et avec qui je suis devenu un expert des fameuses BD d’Angoulême, et tous les autres dîners avec les locaux où j’ai appris un peu de tout sur la France : la politique, la culture, l’Histoire… Ces souvenirs sont toujours gravés dans ma mémoire et j’espère pouvoir y retourner un jour !

Aujourd’hui, 11 ans plus tard, dans une nouvelle aventure d’expatriation en Amérique latine, quelle est votre vision sur ce cours en immersion et ce bain linguistique ; et qu’en retenez-vous ?

Je pense qu’il a vraiment déclenché mon processus d’apprentissage de la langue et je le recommande à tous mes collègues qui se sont récemment expatriés en France ! C’était une semaine intense, pleine de belles expériences, j’ai tellement progressé et je me suis senti beaucoup plus confiant après ! En plus on n’a pas l’impression d’apprendre une langue – ça vient naturellement ! Et selon moi, c’est le facteur clé !


Expédition médicale au cœur du cerveau bilingue

Expédition médicale au cœur du cerveau bilingue

Expédition médicale au cœur du cerveau bilingue

Live French et Franck Scola, médecin dédié aux familles expatriées, spécialisé en psychiatrie transculturelle.

Qu’est-ce qui justifie que la médecine se penche sur le bilinguisme ?
Chaque langue est un code qui sert d’outil au langage. Quant au langage, il est un acte physique, mental et social, puisqu’il fait intervenir le corps, les fonctions cérébrales et la vie en groupe.
Or la médecine réunit des sciences approchant l’homme dans sa dimension corporelle, psychique et sociale.
Lorsque coexistent plusieurs langues chez un individu, celles-ci s’inscrivent dans ses fonctions langagières, cognitives, affectives et identitaires. Ainsi parmi les nombreuses sciences qui étudient le bilinguisme (sociologie, sociolinguistique, psycholinguistique, sciences de l’éducation…) s’ajoutent de façon complémentaire et irremplaçable des disciplines médicales (neurologie, psychologie développementale, clinique transculturelle…)

En quoi les étapes du développement de l’enfant bilingue diffèrent de celles du monolingue ?
Il serait inexact de l’affirmer ainsi. D’une part parce que la population des enfants bilingues n’est pas homogène mais composée de différents types de bilinguisme. D’autre part, parce que l’enfant bilingue de type simultané (deux langues d’exposition dès le début de la vie) développe son langage oral sur un mode plus proche d’un monolingue que d’un bilingue consécutif (une langue L1 puis une autre, L2 plus tard avant l’âge de six ans) ou qu’un bilingue tardif (L2 après six ans).

Cependant chez le bilingue simultané, il existe une apparition différée du langage oral (faux retard de langage chez le bilingue simultané) suivi de code-mixings (mélanges de langue) puis d’interférence tant que les deux langues sont acquises « en vrac », et jusqu’à ce que se cloisonnent les deux stocks linguistiques au cours de la 5ème année.

Chez le bilingue consécutif, l’enfant est exposé à une langue inconnue qui deviendra sa deuxième langue. Il est d’abord allophone (sans compétence dans la langue environnementale), puis deviendra bilingue passif (capable de comprendre cette langue mais pas de la parler), puis bilingue actif dès lors qu’apparaîtront les productions orales dans les deux langues. Les étapes observées seront typiquement un mutisme sélectif (expression orale rare, voire nulle, en milieu linguistique étranger) suivi d’un stade d’interlangue (productions orales incompréhensibles car ne correspondant pas à des éléments lexicaux de la langue cible), puis un stade d’interférences et de code switching (alternance de langue) au cours duquel les langues se mélangent. Puis enfin l’enfant possèdera assez de compétences dans chaque langue pour les employer utilement dans le contexte adapté.

Chez le bilingue tardif, il ne s’agit pas d’un développement langagier à partir de plusieurs langues. Il s’agit d’un apprentissage de langue étrangère.

Existe-t-il des bénéfices du bilinguisme sur les performances intellectuelles ?
En effet, ils existent mais pas chez tous les individus bilingues. Quand c’est le cas, on parle d’un bilinguisme additif.

Ces bénéfices peuvent alors se situer à divers niveaux :
– linguistique (dans la maîtrise des langues déjà acquises et dans l’acquisition de nouvelles),
– langagier (oral et écrit),
– auditif et vocal (capacité affinée de reconnaitre et imiter des phonèmes)
– cognitif (sur certaines habiletés de raisonnement, notamment le sens du relatif…)
– mnésique (aptitude de mémorisation)
– culturel
– en vue de l’avenir socioprofessionnel

C’est donc chez le bilingue de type actif et additif qu’existe ce surcroît d’habiletés indirectement profitables aux compétences scolaires et avantageuses en termes de pronostic d’orientation et de réussite socioprofessionnelle.
Cependant, ces gains apportés par le bilinguisme ne profitent pas à tous, car parfois au contraire l’état bilingue comprend des inconvénients et expose à quelques risques.

risques associés au bilinguisme précoce

Parmi les risques associés au bilinguisme précoce que vous évoquez, quels sont les plus redoutables ?
Ce sont tous ceux liés à des conditions défavorables à une enfance bilingue épanouie, dans lesquelles un monolinguisme aurait donc été plus profitable. D’une part, en cas de bilinguisme limité, certains comportements langagiers témoignent d’une régression. C’est le cas des doubles semi-linguismes (incapacité à fonctionner dans les langues sur le plan cognitif) et des bilinguismes soustractifs (où l’acquisition d’une L2 se fait aux dépens de la L1). Chez le bilingue soustractif, le niveau dans chacune de ses langues est inférieur à celui d’un monolingue de l’une ou l’autre langue. Les conséquences de ces lacunes en langues se répercutent alors sur le langage oral et écrit, puis sur l’accès aux savoirs.
On peut aussi citer des cas de perturbations dans la construction identitaire et la vie sociale de l’enfant ou de l’adolescent bilingue évoluant dans un milieu majoritairement monolingue, chez qui le bilinguisme est alors vécu comme un fardeau plutôt que comme une chance. C’est d’autant plus le cas lorsque la langue parlée est rare ou faisant l’objet d’un moindre prestige sur le sol d’accueil. La stratégie identitaire visant à s’intégrer au groupe et à sortir de cette situation douloureuse consistera tantôt à gommer les traits langagiers associés à la langue d’origine (accent, rythme…), tantôt à perfectionner la langue majoritaire. Une troisième option est l’attrition de la langue d’origine, c’est-à-dire l’abandon de l’usage de celle-ci jusqu’à la perte de l’aptitude à la parler et même à la comprendre.
Des retards langagiers peuvent aussi s’observer, bien qu’en contexte bilingue, tous ne soient pas réels et encore moins pathologiques ; à noter également des états d’isolement, de mutisme sélectif (aucune production verbale en dehors du foyer) et de souffrance en milieu scolaire.

Tous ces signes susceptibles d’inquiéter les familles ou les équipes éducatives constituent les motifs de consultation pour lesquels des parents me consultent avec leur enfant. A ceux-ci s’en ajoute un dernier, moins lié à l’enfant qu’à son entourage, lorsque ses atypies langagières sont mésinterprétées par ses parents, ses enseignants, un médecin ou une orthophoniste. En effet, les spécificités développementales des enfants bilingues courent le risque d’être indûment assignées au pathologique.

L’exposition à un âge précoce aux langues étrangères garantit-elle un bilinguisme parfait et définitif ?

L’exposition à un âge précoce aux langues étrangères garantit-elle un bilinguisme parfait et définitif ?
Cette croyance a la vie dure autant que l’affirmation inhumaine selon laquelle le cerveau de l’enfant serait une éponge. Au contraire d’une imbibition, les acquisitions par un cerveau humain sont plutôt un tri sélectif d’informations, ensuite traités, stockées ou pas, et ceci inégalement selon les individus.

Les notions théoriques d’un « âge optimum » et d’une « période critique » avancées par plusieurs équipes de neurologues dans les années 1950 supposaient une supériorité d’acquisition linguistique chez les plus petits enfants. Or ces démonstrations ont été remises en cause dans les années 1970.
Il est vrai qu’avant 6 ans (bilinguisme précoce), les langues s’acquièrent sans apprentissage, et la fonction langage s’acquiert alors à partir des deux langues. Dans chacun des types de bilinguisme précoce, ni le bilinguisme simultané ni le bilingue consécutif n’est synonyme de meilleur qualité des acquisitions dans l’une ou l’autre langue. Pas plus qu’il ne l’est en termes de promesse d’une maîtrise définitive.
Une interruption ou une dégradation de la qualité du bain dans une langue, des circonstances réduisant l’utilité ou dégradant le prestige de cette langue, autant d’évènements qui dans le parcours de vie d’un enfant induira une perte partielle ou totale de maîtrise de cette langue.
Chez les enfants adoptés à l’international, l’attrition (perte totale) de la langue natale est fréquente à la fois par arrêt d’exposition et de sollicitations verbales, de réponses à un besoin, et souvent du fait de l’étiquette affective moins réconfortante que celle des parents qui l’accueillent.

Quels facteurs pronostiques sont susceptibles de favoriser ou d’entraver les acquisitions linguistiques chez l’enfant de couple mixte ?
Il est indispensable qu’un tel enfant bénéficie d’un bain régulier, prolongé et de bonne qualité dans la langue de chaque parent. La quantité importe mais aussi la qualité (syntaxique, grammaticale et du vocabulaire). Chaque langue doit constituer un besoin et un trait d’affiliation, accepté et valorisé. Cependant la proportion d’exposition à chacune des deux langues sera inévitablement inéquitable, en particulier selon que l’enfant soit issu d’un couple mixte vivant dans le pays d’un des deux conjoints ou dans un pays tiers. Et puis, les non-dits ayant une importance prépondérante dans les transmissions parentales, de nombreux implicites conditionneront la difficulté ou l’échec pour la transmission « naturelle » d’un bilinguisme à un enfant.
Onze facteurs de réussite et onze facteurs d’échecs ont été recensés par Susan Mahlstedt. Cette chercheuse avait fondé son hypothèse sur l’observation selon laquelle dans certaines familles où cohabitent deux langues, des enfants développent un bilinguisme quasi-équilibré tandis que d’autres ont une dominance d’une langue, et enfin une troisième catégorie peine à acquérir l’une d’entre elle.

Les troubles dys sont-ils plus fréquents chez le bilingue ?
Ce sont plutôt les suspicions hâtives de troubles dys qui sévissent chez ces enfants de la part de médecins, psychologues ou orthophonistes non formés à interpréter les atypies typiques des enfants bilingues, qu’elles soient langagières ou des apprentissages. Mes collègues me sollicitent fréquemment pour lever ou confirmer un doute sur une dysphagie, dyslexie, dysorthographie ou dyscalculie.

Rappelons que l’on nomme ainsi certaines perturbations spécifiques du langage oral ou écrit associées à des troubles de certaines fonctions cérébrales permettant l’acquisition et l’utilisation du langage (mémoire, attention, concentration, structuration temporo-spatiale, capacités de logique, d’abstraction, de généralisation…). Or, dire qu’elles sont spécifiques, signifie qu’elles ne sont pas secondaires à une maladie, ni à un accident, ni même à un contexte de vie tel que la bilingualité.

Ces troubles peuvent effectivement survenir chez un enfant bilingue, et ils seraient alors survenus identiquement chez le même enfant s’il était monolingue.
De plus, selon le type de bilinguisme, les symptômes du trouble ne se manifesteront pas de la même manière dans une langue ou dans l’autre.
Par exemple, chez un bilingue simultané dyslexique, une lenteur et une fatigabilité à l’effort de lecture seront théoriquement autant éprouvés dans les deux langues. En revanche, chez un bilingue consécutif dyslexique, ces symptômes seront plus ressentis dans la L2 que dans la L1, du fait d’un effort de traduction qui constitue une addition de travail. Et ce sera encore plus observé chez le bilingue tardif.

Ainsi on peut considérer que chez le bilingue simultané, l’effet d’un trouble dys est le même que chez un monolingue car il a les mêmes caractéristiques dans tous les codes employés pour le langage. En cela, il diffère des autres catégories de bilinguisme.

Docteur Franck Scola

Docteur Franck Scola
Médecin des expatriés
Coordonnateur du comité scientifique de Be-Rise


Tendances actuelles du marché des langues et l'évolution du rôle du formateur dans ce nouveau contexte.

Le formateur en langues est de retour grâce à la visioformation

La situation sanitaire actuelle a accéléré le développement et la démocratisation de l’enseignement à distance. Entretien avec Andrew Wickham, consultant en formation linguistique, concernant les tendances actuelles du marché des langues et l'évolution du rôle du formateur dans ce nouveau contexte.

Tendances actuelles du marché des langues et l'évolution du rôle du formateur dans ce nouveau contexte.

À une époque où l’apprentissage en ligne est devenu incontournable dans l’enseignement des langues, pensez-vous qu’il soit vraiment possible d’apprendre une langue sans formateur ?

Eh bien, le fait est que nous parlons presque tous parfaitement notre langue maternelle, sans avoir eu de formateur officiel. Repensez à votre propre enfance. Pourtant, enfant, nous n’apprenons pas vraiment seuls ; nous avons plusieurs « formateurs » en langues : parents, famille, nourrices et amis sont constamment avec nous tout au long du processus d’apprentissage initial. Ils nous encouragent, nous écoutent, nous font parler, nous lisent des histoires, nous chantent des chansons et des comptines et corrigent nos erreurs, jour après jour.
Alors, bien que nous ayons des exemples qui montrent qu’on peut apprendre une langue plus ou moins tout seul, grâce à une pratique intensive ou immersive – la plupart du temps dans le pays de la langue cible – la grande majorité des apprenants ne bénéficieront jamais de conditions aussi favorables ; ils n’auront pas le temps, la motivation ou l’opportunité d’apprendre de cette façon. Ils auront besoin d’un formateur.
La mission essentielle du formateur/coach dans la réussite de l’apprentissage des langues, qu’il soit présentiel ou à distance a en effet été confirmé à maintes reprises par de multiples études. Il est particulièrement crucial de garantir l’engagement de l’apprenant. Une étude* menée par l’Université du Maryland par exemple, tend à montrer que le taux de désengagement des utilisateurs d’applications linguistiques est quasi total sans l’intervention d’un formateur après douze semaines.

Quelles sont les caractéristiques d’un bon formateur aujourd’hui ?
Contrairement à l’approche française traditionnelle, leur mission n’est pas que d' »enseigner » la langue, car une langue ne peut pas être qu’enseignée, elle doit être apprise.

Exact, le formateur est avant tout un facilitateur d’apprentissage.
Oui, il ne peut pas apprendre à la place de l’apprenant ; il assiste, encourage et accompagne l’apprenant pour l’aider à s’approprier la langue.
Le formateur (ou coach, ou guide, ou tuteur) a aujourd’hui trois casquettes :
1. Sparring Partner : donner à l’apprenant la possibilité de pratiquer la langue cible, à son niveau, de manière régulière.

2. Formateur/enseignant : guider l’apprenant au fur et à mesure de sa progression dans le parcours d’apprentissage choisi, fournir à l’apprenant un feedback interactif, lui proposer des tournures de phrases et des éléments lexicaux plus pertinents (plutôt que de corriger systématiquement ses « erreurs ») et l’aider à les maîtriser progressivement.

3. Coach : accompagner et guider l’apprenant tout au long du cours, en lui offrant des conseils d’apprentissage, des ressources pertinentes et motivantes et un encouragement constant, afin de maintenir sa motivation et ses efforts.
Un formateur en langues qualifié et expérimenté joue également le rôle de conseiller pédagogique : faire un diagnostic du futur apprenant, en évaluant son niveau et ses compétences ; l’aider à mieux clarifier ses objectifs en fonction des moyens mis à sa disposition ; établir avec lui un parcours d’apprentissage destiné à les atteindre et assurer un suivi régulier permettant d’ajuster le parcours au plus près des besoins et de la progression.
Attention toutefois : la qualité d’un formateur n’est pas intrinsèque. Il y a des bons formateurs et d’autres moins bons. Un formateur sans expérience, peu motivé ou mauvais communicateur peut avoir un impact catastrophique sur l’apprentissage.

Blog Live French : formation linguistique et rôle du formateur

Diriez-vous que le formateur traditionnel a plus ou moins disparu ?
Dans les années 80 et 90, le rôle primordial du formateur semblait évident : les écoles de langues vantaient les qualités et les qualifications de leurs formateurs linguistiques. Ils étaient de véritables stars dans les écoles de langues les plus sérieuses. Les entreprises recherchaient alors les prestataires qui employaient les meilleurs formateurs.
Cependant, au tournant des années 2000, avec la rationalisation et la massification des dispositifs de formation des entreprises, le formateur a progressivement disparu derrière la plate-forme, l’administratif et la logistique, devenant presque invisible.
On s’est empressé de mettre en avant les caractéristiques et les qualités techniques « miraculeuses » des plateformes digitales, toutes plus « innovantes » les unes que les autres, tout en décriant l’inefficacité, le coût et l’approche dépassée du formateur traditionnel.
Injuste ? Il n’y a pas de doutes que dans certains cas, le constat était sans appel.

Comment expliquez-vous cette perte de crédibilité du formateur traditionnel ?
Certaines écoles de langue, et non parmi les moindres, embauchaient à tour de bras des jeunes sans qualification et les mettaient sans préparation devant les apprenants, manuel à la main. C’était bon marché et relativement simple à gérer. Les apprenants et les acheteurs dépourvus de tout cadre de référence étaient d’accord, à condition qu’on leur certifie que ces « profs » étaient bien de langue maternelle.
L’industrialisation de la formation et l’approche « low cost » d’une partie du marché ont eu pour conséquence une perte de crédibilité pour le formateur en langues, une précarisation du métier et une baisse rapide des niveaux de rémunération.
Malheureusement, ils ont jeté le bébé avec l’eau du bain car les nombreux formateurs de haut niveau, capables d’accompagner et de motiver leurs apprenants jusqu’à la maîtrise des compétences recherchées, ont également été touchés. Face au manque de reconnaissance et au faible salaire, beaucoup ont abandonné la profession.

Pensez-vous que l’autoformation est un échec ?
Pour faciliter l’essor d’un marché qui prétendait ne plus avoir besoin de formateurs, des théories pédagogiques ont été élaborées dans les années 80 et 90 autour du concept de l’autoformation, une approche qui prétendait développer l’autonomie de l’apprenant et accroître l’efficacité de l’apprentissage.
Cependant, on s’est vite aperçu que dans l’apprentissage des langues, l’interaction avec un formateur/tuteur « live » est une composante incontournable. Dans la plupart des cas, oui, les parcours d’e-learning en autonomie complète se sont avérés être un échec retentissant, avec des taux de complétude décevants.
Le formateur a donc lentement repris sa place dans les parcours digitaux, d’abord en tant que tuteur d’apprentissage en ligne et plus récemment en tant que facilitateur pour la partie présentielle des parcours de blended learning. Aujourd’hui, il est à nouveau pleinement au centre du développement rapide du blended learning « live » grâce à des plateformes telles que Skype, Teams, Zoom, Webex, etc.

Sorti par la porte, il semblerait que le formateur revienne maintenant par la fenêtre (ou Windows) ? En quoi consiste cette nouvelle approche ?
Eh bien, les outils du Web 2.0 offrent désormais aux formateurs et aux apprenants de nouvelles possibilités en termes de suivi, d’interactivité, de flexibilité et d’intégration. Libéré en partie de la tâche laborieuse et ingrate de la correction, grâce à des exercices corrigés automatiquement, le formateur peut se concentrer davantage sur l’accompagnement de l’apprenant et ses besoins.
L’utilisation de l’intelligence artificielle (apprentissage adaptatif) permet de développer des parcours plus personnalisés, qui s’adaptent à la progression, au profil et aux préférences de l’apprenant.
Plus important encore, ces technologies facilitent l’intégration des interactions présentielles ou virtuelles entre formateurs, apprenants et ressources éducatives ; effaçant par la même occasion les barrières géographiques et temporelles.
Tout a commencé par le téléphone. La formation par téléphone, qui existe depuis les années 80, a pris son envol au début des années 2000 grâce à la libéralisation du marché européen des télécoms et à la compétitivité financière accrue résultant de l’utilisation de formateurs offshore bon marché dans des pays où les écarts de niveau de vie sont importants.
Jusqu’à la récente crise sanitaire, la formation à distance avec un enseignant « live » représentait entre un quart et un tiers du volume du marché en France. Il va sans dire que l’impact de la Covid-19 a massivement favorisé cette solution. Puisqu’elle a fait ses preuves et qu’elle est devenue une voie indispensable pour la communication d’entreprise, nous pouvons prédire sans risque qu’elle représentera au moins deux tiers du volume du marché dans les années à venir.
Progressivement, grâce aux progrès technologiques, les cours par téléphone ont cédé le pas à la formation par visioconférence (Skype, Zoom, Teams, etc.). Aujourd’hui, la formation par visioconférence permet d’associer les avantages de la formation en face-à-face (interaction « live » avec le formateur, meilleure prise en compte de la relation humaine, communication plus complète qu’au téléphone, meilleure adaptation aux apprenants de niveau débutant) avec ceux de la formation à distance (logistique simplifiée, traçabilité des échanges, intégration des ressources, flexibilité des horaires).
Dans ce contexte, oui, le formateur présentiel, qu’on a voulu faire sortir par la porte, revient par la fenêtre (ou Windows) !

Comment le rôle du formateur a-t-il évolué pour s’adapter à ce nouvel environnement ?
En devenant plus visibles, les formateurs reprennent peu à peu leur place dans le processus d’apprentissage, motivent et fidélisent les apprenants, inventent de nouvelles approches pédagogiques et marketing plus ludiques inspirées de l’univers de Youtube, des jeux et des médias sociaux. Certains formateurs crèvent l’écran grâce à des vidéos éducatives innovantes et des parcours blended qui attirent des millions d’adeptes. La dynamique a changé et les formateurs sont de nouveau en activité.
Grâce à la nouvelle visibilité qu’offre la visioconférence, le formateur peut reprendre la place qui est la sienne au cœur de l’apprentissage. Mais pour réussir, les formateurs devront être bien formés à ces nouveaux outils car cette approche exige un ensemble de méthodes, d’approches et de compétences différentes et nécessite de grandes qualités personnelles et professionnelles.
Enfin, les formateurs en ligne ont le même problème que les formateurs en face à face : pour dispenser une formation de qualité de manière durable, ils doivent également gagner suffisamment d’argent pour être matériellement à l’aise et pouvoir investir dans leurs outils, leurs compétences et leur bien-être.

Andrew Wickham

Andrew Wickham

Consultant at Andrew Wickham Training and Consulting