Roberto Basilio, interview Live French

Langue et culture se confondent avec Roberto Basilio - Directeur Financier de L’Oréal Amérique latine

Roberto Basilio

Roberto Basilio est un portugais de 40 ans, aujourd'hui Directeur Financier de la division Dermocosmétique de L'Oréal en Amérique latine. Il a travaillé en France de 2010 à 2013 pour la même entreprise. 11 ans après sa formation en immersion dans la région de Cognac, il nous parle des avantages d'un programme d'immersion linguistique et culturelle et de l'importance de la culture dans le processus d'apprentissage d'une langue.

Roberto Basilio
Directeur Financier de L’OrĂ©al pour la Division DermocosmĂ©tique – AmĂ©rique Latine

Roberto, vous ĂŞtes portugais et parlez plusieurs langues. Qu’est-ce que l’apprentissage d’une langue selon vous ?

J’ai toujours aimĂ© les langues. Ce que j’aime en particulier, c’est ce qui se trouve au-delĂ  de la langue elle-mĂŞme. Et pour moi, c’est ce qu’est l’apprentissage d’une langue. Je ne suis pas vraiment intĂ©ressĂ© par l’apprentissage de la grammaire et des règles, etc. Je suis beaucoup plus intĂ©ressĂ© par l’Ă©coute et le mimĂ©tisme. J’essaie toujours de reproduire du mieux que je peux la prononciation et les expressions faciales de mon interlocuteur afin d’avoir l’air d’un vrai local. Mon processus d’apprentissage comporte en fait deux Ă©tapes. La première Ă©tape est l’analyse de ce que j’Ă©coute et de ce que je peux voir, et la deuxième Ă©tape consiste Ă  m’entraĂ®ner Ă  reproduire tout ça. Mais le plus difficile, mais aussi le plus fascinant, est d’apprendre les Ă©lĂ©ments culturels implicites d’une langue !

En tant qu’expatriĂ© travaillant pour L’OrĂ©al, vous avez eu droit Ă  une formation en français ici en France. On vous a proposĂ© un bain linguistique avec des cours en immersion dans la langue et la culture françaises. Pouvez-vous nous expliquer le concept de ce programme ?

En fait, il s’agissait d’un stage en immersion d’une semaine complète dans la rĂ©gion de Cognac, dans le sud-ouest de la France. Le matin Ă©tait consacrĂ© Ă  l’apprentissage de la langue avec mon coach (vous ! ????) et l’après-midi Ă  des visites culturelles dans la rĂ©gion. Des dĂ®ners chez l’habitant faisaient Ă©galement partie du programme. J’ai eu la chance de discuter d’un large Ă©ventail de sujets (politique, Ă©conomie, voyages), le tout en français ! Il ne s’agissait donc pas seulement d’un cours de langue mais d’un cours en immersion linguistique et culturelle oĂą j’ai Ă©galement dĂ» mener un projet culturel sur le Cognac et faire une prĂ©sentation PowerPoint Ă  la fin de la semaine devant une petite audience !

Après combien de jours avez-vous commencé à ressentir une différence sur le plan linguistique et culturel ?

Lorsque vous ĂŞtes littĂ©ralement entourĂ© de Français, l’anglais n’est pas vraiment une option. Cela m’a obligĂ© Ă  pratiquer et mon coach m’a vraiment aidĂ© ????. Ce contexte est crucial pour une rĂ©elle assimilation de la langue. Je pense qu’Ă  partir du 3ème jour, on commence Ă  donner des rĂ©ponses « automatiques » en français, mĂŞme sans s’en rendre compte ! Vous apprenez Ă  interagir avec les locaux et vous rĂ©duisez le temps de rĂ©ponse lorsque vous allez au restaurant, lorsque vous saluez les gens le matin, etc. Vous commencez vraiment Ă  sentir la diffĂ©rence… Et ça fait du bien !

À quoi le mot « culture » fait-il référence selon vous ?

Tout est culture : les codes, l’histoire, la nourriture, les habitudes, le milieu… MĂŞme les expressions faciales font, au sens large, partie de la culture… et sont très importantes quand on apprend une langue ! J’adore le « Pff » français quand quelqu’un est un peu en colère ou sceptique par exemple ou « Voilà » (here you are ou here is/are) ou « Euh… » (hem). Ces petites expressions font vraiment partie du processus de communication et codifient une interaction. Mais prendre sa salade verte avec son fromage. C’est aussi ça la culture française. Comme le fait d’ĂŞtre théâtral ou Ă©motionnel lors d’une rĂ©union ou d’ĂŞtre formel dans les e-mails. Les procĂ©dures sont Ă©galement très françaises. L’humour est aussi une culture. Et l’humour français est plein de rĂ©fĂ©rences sociales et de subtilitĂ©s. Tout est culture ! Vraiment !

Alambic Cognac Charente

Pouvez-vous essayer d’expliquer l’importance de la culture dans le processus d’apprentissage des langues ?

Pour m’aider Ă  comprendre la culture et Ă  dĂ©coder certains comportements, j’utilise souvent la thĂ©orie de l’iceberg de la culture. Lorsque vous regardez un iceberg flottant sur l’eau, vous ne pouvez en voir qu’environ 10 %, la majeure partie se trouvant sous la surface. Si vous appliquez cette idĂ©e aux personnes, vous vous rendez compte que ce modèle est très utile pour nous aider Ă  comprendre les comportements d’autres cultures. Dans la partie « visible », nous avons les modes de vie, les lois et les coutumes, les institutions, les mĂ©thodes, les techniques, les rituels et, bien sĂ»r, la langue. Tout le reste (idĂ©ologies, croyances, dĂ©sirs, hypothèses, attentes, valeurs, etc.) se trouve en fait « sous l’eau », mais il est très important de « plonger » pour avoir une vue d’ensemble ! Tout ce qui dĂ©passe la langue peut ĂŞtre considĂ©rĂ© comme de la culture et ne doit pas ĂŞtre diffĂ©renciĂ© de la langue elle-mĂŞme. C’est comme un package. Parler une langue sans en connaĂ®tre les codes sous-jacents, c’est comme conduire une voiture sans freins. Vous pouvez foncer dans le mur sans le savoir ou avant mĂŞme de vous en rendre compte ! Vous devez travailler avec votre coach sur les aspects culturels implicites de la langue. Cela fait partie du processus d’apprentissage et de toute bonne formation linguistique !

Pouvez-vous nous parler de votre expĂ©rience personnelle pendant ces 5 jours ? Cette expĂ©rience a-t-elle changĂ© votre perspective en tant qu’expatriĂ© ?

Oui, en effet. Lorsque vous arrivez dans un pays diffĂ©rent et que vous ĂŞtes immergĂ© dans un cours comme celui que j’ai suivi, vous commencez Ă  penser « ok, maintenant que je suis ici, devenons local ! ». Cela m’a donnĂ© l’occasion non seulement de m’amĂ©liorer très rapidement mais aussi de me familiariser avec mon pays d’accueil et de m’en imprĂ©gner totalement. C’est Ă  ce moment-lĂ  que j’ai commencĂ© Ă  agir et Ă  rĂ©agir comme un local et Ă  me sentir beaucoup plus Ă  l’aise dans mon nouvel environnement. Et cela a toujours fonctionnĂ© ainsi pour moi. Je peux dire qu’après quatre ans en France, une partie de mon ADN est, et sera toujours, française !

Quels sont par conséquent les avantages directs de ce cours en immersion et de ce bain linguistique sur le plan personnel et professionnel ?

Cette immersion totale m’a donnĂ© tous les outils linguistiques et culturels pour mon adaptation future. J’ai Ă©tĂ© bien prĂ©parĂ© pour faire face Ă  tous les types d’interactions professionnelles et sociales. Ca a Ă©tĂ© comme un processus d’intĂ©gration accĂ©lĂ©rĂ© pour moi. C’Ă©tait vraiment utile. Sur le plan professionnel, j’ai immĂ©diatement remarquĂ© que, lors d’une rĂ©union, j’Ă©tais beaucoup plus Ă  l’aise dans mes Ă©changes parce que je m’y Ă©tais exercĂ© tout le temps pendant l’immersion.

Recommanderiez-vous cette formule de bain linguistique et de cours en immersion ?

Absolument ! J’ai passĂ© une semaine merveilleuse ! L’assimilation de toute langue prend du temps et il faut ĂŞtre rĂ©aliste quant au processus d’intĂ©gration. Faire l’expĂ©rience de la langue dans des situations quotidiennes ou par le biais de visites culturelles aide beaucoup Ă  prendre confiance, Ă  faire tomber ses barrières et Ă  vous donner la flexibilitĂ© nĂ©cessaire pour vous adapter Ă  vos interlocuteurs. Un contexte rĂ©el vous donne mille fois plus de messages que ne le fait un environnement de classe traditionnel. C’est ça le vrai français ! Comme je l’ai dit, la culture fait partie du processus d’apprentissage. Une immersion axĂ©e sur les deux (un cours en immersion culturelle ET linguistique) est donc de loin la meilleure chose que vous puissiez faire pour ĂŞtre plus performant car Ă  la fin vous arrivez non seulement Ă  communiquer beaucoup mieux mais aussi plus efficacement !

Quel est votre meilleur souvenir ?

Mon meilleur souvenir vient des personnes que j’ai rencontrĂ©es et de leur gĂ©nĂ©rositĂ© : Francis et Raymonde, un couple d’agriculteurs qui m’a offert une bouteille de Cognac maison de 1962 et qui m’a appris tout le processus de production ???? – la visite de leur grande propriĂ©tĂ©, perdue au milieu des vignes et oĂą l’on pouvait voir des vestiges de la guerre de 100 ans reste un souvenir incroyable ; mais aussi la famille qui m’a accueilli chez eux pendant le sĂ©jour et avec qui je suis devenu un expert des fameuses BD d’AngoulĂŞme, et tous les autres dĂ®ners avec les locaux oĂą j’ai appris un peu de tout sur la France : la politique, la culture, l’Histoire… Ces souvenirs sont toujours gravĂ©s dans ma mĂ©moire et j’espère pouvoir y retourner un jour !

Aujourd’hui, 11 ans plus tard, dans une nouvelle aventure d’expatriation en AmĂ©rique latine, quelle est votre vision sur ce cours en immersion et ce bain linguistique ; et qu’en retenez-vous ?

Je pense qu’il a vraiment dĂ©clenchĂ© mon processus d’apprentissage de la langue et je le recommande Ă  tous mes collègues qui se sont rĂ©cemment expatriĂ©s en France ! C’Ă©tait une semaine intense, pleine de belles expĂ©riences, j’ai tellement progressĂ© et je me suis senti beaucoup plus confiant après ! En plus on n’a pas l’impression d’apprendre une langue – ça vient naturellement ! Et selon moi, c’est le facteur clĂ© !


Expédition médicale au cœur du cerveau bilingue

Expédition médicale au cœur du cerveau bilingue

Expédition médicale au cœur du cerveau bilingue

Live French et Franck Scola, médecin dédié aux familles expatriées, spécialisé en psychiatrie transculturelle.

Qu’est-ce qui justifie que la médecine se penche sur le bilinguisme ?
Chaque langue est un code qui sert d’outil au langage. Quant au langage, il est un acte physique, mental et social, puisqu’il fait intervenir le corps, les fonctions cérébrales et la vie en groupe.
Or la médecine réunit des sciences approchant l’homme dans sa dimension corporelle, psychique et sociale.
Lorsque coexistent plusieurs langues chez un individu, celles-ci s’inscrivent dans ses fonctions langagières, cognitives, affectives et identitaires. Ainsi parmi les nombreuses sciences qui étudient le bilinguisme (sociologie, sociolinguistique, psycholinguistique, sciences de l’éducation…) s’ajoutent de façon complémentaire et irremplaçable des disciplines médicales (neurologie, psychologie développementale, clinique transculturelle…)

En quoi les étapes du développement de l’enfant bilingue diffèrent de celles du monolingue ?
Il serait inexact de l’affirmer ainsi. D’une part parce que la population des enfants bilingues n’est pas homogène mais composée de différents types de bilinguisme. D’autre part, parce que l’enfant bilingue de type simultané (deux langues d’exposition dès le début de la vie) développe son langage oral sur un mode plus proche d’un monolingue que d’un bilingue consécutif (une langue L1 puis une autre, L2 plus tard avant l’âge de six ans) ou qu’un bilingue tardif (L2 après six ans).

Cependant chez le bilingue simultané, il existe une apparition différée du langage oral (faux retard de langage chez le bilingue simultané) suivi de code-mixings (mélanges de langue) puis d’interférence tant que les deux langues sont acquises « en vrac », et jusqu’à ce que se cloisonnent les deux stocks linguistiques au cours de la 5ème année.

Chez le bilingue consécutif, l’enfant est exposé à une langue inconnue qui deviendra sa deuxième langue. Il est d’abord allophone (sans compétence dans la langue environnementale), puis deviendra bilingue passif (capable de comprendre cette langue mais pas de la parler), puis bilingue actif dès lors qu’apparaîtront les productions orales dans les deux langues. Les étapes observées seront typiquement un mutisme sélectif (expression orale rare, voire nulle, en milieu linguistique étranger) suivi d’un stade d’interlangue (productions orales incompréhensibles car ne correspondant pas à des éléments lexicaux de la langue cible), puis un stade d’interférences et de code switching (alternance de langue) au cours duquel les langues se mélangent. Puis enfin l’enfant possèdera assez de compétences dans chaque langue pour les employer utilement dans le contexte adapté.

Chez le bilingue tardif, il ne s’agit pas d’un développement langagier à partir de plusieurs langues. Il s’agit d’un apprentissage de langue étrangère.

Existe-t-il des bénéfices du bilinguisme sur les performances intellectuelles ?
En effet, ils existent mais pas chez tous les individus bilingues. Quand c’est le cas, on parle d’un bilinguisme additif.

Ces bénéfices peuvent alors se situer à divers niveaux :
– linguistique (dans la maĂ®trise des langues dĂ©jĂ  acquises et dans l’acquisition de nouvelles),
– langagier (oral et Ă©crit),
– auditif et vocal (capacitĂ© affinĂ©e de reconnaitre et imiter des phonèmes)
– cognitif (sur certaines habiletĂ©s de raisonnement, notamment le sens du relatif…)
– mnĂ©sique (aptitude de mĂ©morisation)
– culturel
– en vue de l’avenir socioprofessionnel

C’est donc chez le bilingue de type actif et additif qu’existe ce surcroît d’habiletés indirectement profitables aux compétences scolaires et avantageuses en termes de pronostic d’orientation et de réussite socioprofessionnelle.
Cependant, ces gains apportés par le bilinguisme ne profitent pas à tous, car parfois au contraire l’état bilingue comprend des inconvénients et expose à quelques risques.

risques associés au bilinguisme précoce

Parmi les risques associés au bilinguisme précoce que vous évoquez, quels sont les plus redoutables ?
Ce sont tous ceux liés à des conditions défavorables à une enfance bilingue épanouie, dans lesquelles un monolinguisme aurait donc été plus profitable. D’une part, en cas de bilinguisme limité, certains comportements langagiers témoignent d’une régression. C’est le cas des doubles semi-linguismes (incapacité à fonctionner dans les langues sur le plan cognitif) et des bilinguismes soustractifs (où l’acquisition d’une L2 se fait aux dépens de la L1). Chez le bilingue soustractif, le niveau dans chacune de ses langues est inférieur à celui d’un monolingue de l’une ou l’autre langue. Les conséquences de ces lacunes en langues se répercutent alors sur le langage oral et écrit, puis sur l’accès aux savoirs.
On peut aussi citer des cas de perturbations dans la construction identitaire et la vie sociale de l’enfant ou de l’adolescent bilingue évoluant dans un milieu majoritairement monolingue, chez qui le bilinguisme est alors vécu comme un fardeau plutôt que comme une chance. C’est d’autant plus le cas lorsque la langue parlée est rare ou faisant l’objet d’un moindre prestige sur le sol d’accueil. La stratégie identitaire visant à s’intégrer au groupe et à sortir de cette situation douloureuse consistera tantôt à gommer les traits langagiers associés à la langue d’origine (accent, rythme…), tantôt à perfectionner la langue majoritaire. Une troisième option est l’attrition de la langue d’origine, c’est-à-dire l’abandon de l’usage de celle-ci jusqu’à la perte de l’aptitude à la parler et même à la comprendre.
Des retards langagiers peuvent aussi s’observer, bien qu’en contexte bilingue, tous ne soient pas réels et encore moins pathologiques ; à noter également des états d’isolement, de mutisme sélectif (aucune production verbale en dehors du foyer) et de souffrance en milieu scolaire.

Tous ces signes susceptibles d’inquiéter les familles ou les équipes éducatives constituent les motifs de consultation pour lesquels des parents me consultent avec leur enfant. A ceux-ci s’en ajoute un dernier, moins lié à l’enfant qu’à son entourage, lorsque ses atypies langagières sont mésinterprétées par ses parents, ses enseignants, un médecin ou une orthophoniste. En effet, les spécificités développementales des enfants bilingues courent le risque d’être indûment assignées au pathologique.

L’exposition à un âge précoce aux langues étrangères garantit-elle un bilinguisme parfait et définitif ?

L’exposition à un âge précoce aux langues étrangères garantit-elle un bilinguisme parfait et définitif ?
Cette croyance a la vie dure autant que l’affirmation inhumaine selon laquelle le cerveau de l’enfant serait une éponge. Au contraire d’une imbibition, les acquisitions par un cerveau humain sont plutôt un tri sélectif d’informations, ensuite traités, stockées ou pas, et ceci inégalement selon les individus.

Les notions théoriques d’un « âge optimum » et d’une « période critique » avancées par plusieurs équipes de neurologues dans les années 1950 supposaient une supériorité d’acquisition linguistique chez les plus petits enfants. Or ces démonstrations ont été remises en cause dans les années 1970.
Il est vrai qu’avant 6 ans (bilinguisme précoce), les langues s’acquièrent sans apprentissage, et la fonction langage s’acquiert alors à partir des deux langues. Dans chacun des types de bilinguisme précoce, ni le bilinguisme simultané ni le bilingue consécutif n’est synonyme de meilleur qualité des acquisitions dans l’une ou l’autre langue. Pas plus qu’il ne l’est en termes de promesse d’une maîtrise définitive.
Une interruption ou une dégradation de la qualité du bain dans une langue, des circonstances réduisant l’utilité ou dégradant le prestige de cette langue, autant d’évènements qui dans le parcours de vie d’un enfant induira une perte partielle ou totale de maîtrise de cette langue.
Chez les enfants adoptés à l’international, l’attrition (perte totale) de la langue natale est fréquente à la fois par arrêt d’exposition et de sollicitations verbales, de réponses à un besoin, et souvent du fait de l’étiquette affective moins réconfortante que celle des parents qui l’accueillent.

Quels facteurs pronostiques sont susceptibles de favoriser ou d’entraver les acquisitions linguistiques chez l’enfant de couple mixte ?
Il est indispensable qu’un tel enfant bénéficie d’un bain régulier, prolongé et de bonne qualité dans la langue de chaque parent. La quantité importe mais aussi la qualité (syntaxique, grammaticale et du vocabulaire). Chaque langue doit constituer un besoin et un trait d’affiliation, accepté et valorisé. Cependant la proportion d’exposition à chacune des deux langues sera inévitablement inéquitable, en particulier selon que l’enfant soit issu d’un couple mixte vivant dans le pays d’un des deux conjoints ou dans un pays tiers. Et puis, les non-dits ayant une importance prépondérante dans les transmissions parentales, de nombreux implicites conditionneront la difficulté ou l’échec pour la transmission « naturelle » d’un bilinguisme à un enfant.
Onze facteurs de réussite et onze facteurs d’échecs ont été recensés par Susan Mahlstedt. Cette chercheuse avait fondé son hypothèse sur l’observation selon laquelle dans certaines familles où cohabitent deux langues, des enfants développent un bilinguisme quasi-équilibré tandis que d’autres ont une dominance d’une langue, et enfin une troisième catégorie peine à acquérir l’une d’entre elle.

Les troubles dys sont-ils plus fréquents chez le bilingue ?
Ce sont plutôt les suspicions hâtives de troubles dys qui sévissent chez ces enfants de la part de médecins, psychologues ou orthophonistes non formés à interpréter les atypies typiques des enfants bilingues, qu’elles soient langagières ou des apprentissages. Mes collègues me sollicitent fréquemment pour lever ou confirmer un doute sur une dysphagie, dyslexie, dysorthographie ou dyscalculie.

Rappelons que l’on nomme ainsi certaines perturbations spécifiques du langage oral ou écrit associées à des troubles de certaines fonctions cérébrales permettant l’acquisition et l’utilisation du langage (mémoire, attention, concentration, structuration temporo-spatiale, capacités de logique, d’abstraction, de généralisation…). Or, dire qu’elles sont spécifiques, signifie qu’elles ne sont pas secondaires à une maladie, ni à un accident, ni même à un contexte de vie tel que la bilingualité.

Ces troubles peuvent effectivement survenir chez un enfant bilingue, et ils seraient alors survenus identiquement chez le même enfant s’il était monolingue.
De plus, selon le type de bilinguisme, les symptômes du trouble ne se manifesteront pas de la même manière dans une langue ou dans l’autre.
Par exemple, chez un bilingue simultané dyslexique, une lenteur et une fatigabilité à l’effort de lecture seront théoriquement autant éprouvés dans les deux langues. En revanche, chez un bilingue consécutif dyslexique, ces symptômes seront plus ressentis dans la L2 que dans la L1, du fait d’un effort de traduction qui constitue une addition de travail. Et ce sera encore plus observé chez le bilingue tardif.

Ainsi on peut considérer que chez le bilingue simultané, l’effet d’un trouble dys est le même que chez un monolingue car il a les mêmes caractéristiques dans tous les codes employés pour le langage. En cela, il diffère des autres catégories de bilinguisme.

Docteur Franck Scola

Docteur Franck Scola
Médecin des expatriés
Coordonnateur du comité scientifique de Be-Rise


Tendances actuelles du marché des langues et l'évolution du rôle du formateur dans ce nouveau contexte.

Le formateur en langues est de retour grâce à la visioformation

La situation sanitaire actuelle a accéléré le développement et la démocratisation de l’enseignement à distance. Entretien avec Andrew Wickham, consultant en formation linguistique, concernant les tendances actuelles du marché des langues et l'évolution du rôle du formateur dans ce nouveau contexte.

Tendances actuelles du marché des langues et l'évolution du rôle du formateur dans ce nouveau contexte.

Ă€ une Ă©poque oĂą l’apprentissage en ligne est devenu incontournable dans l’enseignement des langues, pensez-vous qu’il soit vraiment possible d’apprendre une langue sans formateur ?

Eh bien, le fait est que nous parlons presque tous parfaitement notre langue maternelle, sans avoir eu de formateur officiel. Repensez Ă  votre propre enfance. Pourtant, enfant, nous n’apprenons pas vraiment seuls ; nous avons plusieurs « formateurs » en langues : parents, famille, nourrices et amis sont constamment avec nous tout au long du processus d’apprentissage initial. Ils nous encouragent, nous Ă©coutent, nous font parler, nous lisent des histoires, nous chantent des chansons et des comptines et corrigent nos erreurs, jour après jour.
Alors, bien que nous ayons des exemples qui montrent qu’on peut apprendre une langue plus ou moins tout seul, grâce Ă  une pratique intensive ou immersive – la plupart du temps dans le pays de la langue cible – la grande majoritĂ© des apprenants ne bĂ©nĂ©ficieront jamais de conditions aussi favorables ; ils n’auront pas le temps, la motivation ou l’opportunitĂ© d’apprendre de cette façon. Ils auront besoin d’un formateur.
La mission essentielle du formateur/coach dans la rĂ©ussite de l’apprentissage des langues, qu’il soit prĂ©sentiel ou Ă  distance a en effet Ă©tĂ© confirmĂ© Ă  maintes reprises par de multiples Ă©tudes. Il est particulièrement crucial de garantir l’engagement de l’apprenant. Une Ă©tude* menĂ©e par l’UniversitĂ© du Maryland par exemple, tend Ă  montrer que le taux de dĂ©sengagement des utilisateurs d’applications linguistiques est quasi total sans l’intervention d’un formateur après douze semaines.

Quelles sont les caractĂ©ristiques d’un bon formateur aujourd’hui ?
Contrairement Ă  l’approche française traditionnelle, leur mission n’est pas que d' »enseigner » la langue, car une langue ne peut pas ĂŞtre qu’enseignĂ©e, elle doit ĂŞtre apprise.

Exact, le formateur est avant tout un facilitateur d’apprentissage.
Oui, il ne peut pas apprendre Ă  la place de l’apprenant ; il assiste, encourage et accompagne l’apprenant pour l’aider Ă  s’approprier la langue.
Le formateur (ou coach, ou guide, ou tuteur) a aujourd’hui trois casquettes :
1. Sparring Partner : donner Ă  l’apprenant la possibilitĂ© de pratiquer la langue cible, Ă  son niveau, de manière rĂ©gulière.

2. Formateur/enseignant : guider l’apprenant au fur et Ă  mesure de sa progression dans le parcours d’apprentissage choisi, fournir Ă  l’apprenant un feedback interactif, lui proposer des tournures de phrases et des Ă©lĂ©ments lexicaux plus pertinents (plutĂ´t que de corriger systĂ©matiquement ses « erreurs ») et l’aider Ă  les maĂ®triser progressivement.

3. Coach : accompagner et guider l’apprenant tout au long du cours, en lui offrant des conseils d’apprentissage, des ressources pertinentes et motivantes et un encouragement constant, afin de maintenir sa motivation et ses efforts.
Un formateur en langues qualifié et expérimenté joue également le rôle de conseiller pédagogique : faire un diagnostic du futur apprenant, en évaluant son niveau et ses compétences ; l’aider à mieux clarifier ses objectifs en fonction des moyens mis à sa disposition ; établir avec lui un parcours d’apprentissage destiné à les atteindre et assurer un suivi régulier permettant d’ajuster le parcours au plus près des besoins et de la progression.
Attention toutefois : la qualité d’un formateur n’est pas intrinsèque. Il y a des bons formateurs et d’autres moins bons. Un formateur sans expérience, peu motivé ou mauvais communicateur peut avoir un impact catastrophique sur l’apprentissage.

Blog Live French : formation linguistique et rôle du formateur

Diriez-vous que le formateur traditionnel a plus ou moins disparu ?
Dans les années 80 et 90, le rôle primordial du formateur semblait évident : les écoles de langues vantaient les qualités et les qualifications de leurs formateurs linguistiques. Ils étaient de véritables stars dans les écoles de langues les plus sérieuses. Les entreprises recherchaient alors les prestataires qui employaient les meilleurs formateurs.
Cependant, au tournant des annĂ©es 2000, avec la rationalisation et la massification des dispositifs de formation des entreprises, le formateur a progressivement disparu derrière la plate-forme, l’administratif et la logistique, devenant presque invisible.
On s’est empressé de mettre en avant les caractéristiques et les qualités techniques « miraculeuses » des plateformes digitales, toutes plus « innovantes » les unes que les autres, tout en décriant l’inefficacité, le coût et l’approche dépassée du formateur traditionnel.
Injuste ? Il n’y a pas de doutes que dans certains cas, le constat était sans appel.

Comment expliquez-vous cette perte de crédibilité du formateur traditionnel ?
Certaines Ă©coles de langue, et non parmi les moindres, embauchaient Ă  tour de bras des jeunes sans qualification et les mettaient sans prĂ©paration devant les apprenants, manuel Ă  la main. C’était bon marchĂ© et relativement simple Ă  gĂ©rer. Les apprenants et les acheteurs dĂ©pourvus de tout cadre de rĂ©fĂ©rence Ă©taient d’accord, Ă  condition qu’on leur certifie que ces « profs » Ă©taient bien de langue maternelle.
L’industrialisation de la formation et l’approche « low cost » d’une partie du marchĂ© ont eu pour consĂ©quence une perte de crĂ©dibilitĂ© pour le formateur en langues, une prĂ©carisation du mĂ©tier et une baisse rapide des niveaux de rĂ©munĂ©ration.
Malheureusement, ils ont jetĂ© le bĂ©bĂ© avec l’eau du bain car les nombreux formateurs de haut niveau, capables d’accompagner et de motiver leurs apprenants jusqu’à la maĂ®trise des compĂ©tences recherchĂ©es, ont Ă©galement Ă©tĂ© touchĂ©s. Face au manque de reconnaissance et au faible salaire, beaucoup ont abandonnĂ© la profession.

Pensez-vous que l’autoformation est un échec ?
Pour faciliter l’essor d’un marchĂ© qui prĂ©tendait ne plus avoir besoin de formateurs, des thĂ©ories pĂ©dagogiques ont Ă©tĂ© Ă©laborĂ©es dans les annĂ©es 80 et 90 autour du concept de l’autoformation, une approche qui prĂ©tendait dĂ©velopper l’autonomie de l’apprenant et accroĂ®tre l’efficacitĂ© de l’apprentissage.
Cependant, on s’est vite aperçu que dans l’apprentissage des langues, l’interaction avec un formateur/tuteur « live » est une composante incontournable. Dans la plupart des cas, oui, les parcours d’e-learning en autonomie complète se sont avĂ©rĂ©s ĂŞtre un Ă©chec retentissant, avec des taux de complĂ©tude dĂ©cevants.
Le formateur a donc lentement repris sa place dans les parcours digitaux, d’abord en tant que tuteur d’apprentissage en ligne et plus rĂ©cemment en tant que facilitateur pour la partie prĂ©sentielle des parcours de blended learning. Aujourd’hui, il est Ă  nouveau pleinement au centre du dĂ©veloppement rapide du blended learning « live » grâce Ă  des plateformes telles que Skype, Teams, Zoom, Webex, etc.

Sorti par la porte, il semblerait que le formateur revienne maintenant par la fenêtre (ou Windows) ? En quoi consiste cette nouvelle approche ?
Eh bien, les outils du Web 2.0 offrent dĂ©sormais aux formateurs et aux apprenants de nouvelles possibilitĂ©s en termes de suivi, d’interactivitĂ©, de flexibilitĂ© et d’intĂ©gration. LibĂ©rĂ© en partie de la tâche laborieuse et ingrate de la correction, grâce Ă  des exercices corrigĂ©s automatiquement, le formateur peut se concentrer davantage sur l’accompagnement de l’apprenant et ses besoins.
L’utilisation de l’intelligence artificielle (apprentissage adaptatif) permet de dĂ©velopper des parcours plus personnalisĂ©s, qui s’adaptent Ă  la progression, au profil et aux prĂ©fĂ©rences de l’apprenant.
Plus important encore, ces technologies facilitent l’intégration des interactions présentielles ou virtuelles entre formateurs, apprenants et ressources éducatives ; effaçant par la même occasion les barrières géographiques et temporelles.
Tout a commencĂ© par le tĂ©lĂ©phone. La formation par tĂ©lĂ©phone, qui existe depuis les annĂ©es 80, a pris son envol au dĂ©but des annĂ©es 2000 grâce Ă  la libĂ©ralisation du marchĂ© europĂ©en des tĂ©lĂ©coms et Ă  la compĂ©titivitĂ© financière accrue rĂ©sultant de l’utilisation de formateurs offshore bon marchĂ© dans des pays oĂą les Ă©carts de niveau de vie sont importants.
Jusqu’Ă  la rĂ©cente crise sanitaire, la formation Ă  distance avec un enseignant « live » reprĂ©sentait entre un quart et un tiers du volume du marchĂ© en France. Il va sans dire que l’impact de la Covid-19 a massivement favorisĂ© cette solution. Puisqu’elle a fait ses preuves et qu’elle est devenue une voie indispensable pour la communication d’entreprise, nous pouvons prĂ©dire sans risque qu’elle reprĂ©sentera au moins deux tiers du volume du marchĂ© dans les annĂ©es Ă  venir.
Progressivement, grâce aux progrès technologiques, les cours par tĂ©lĂ©phone ont cĂ©dĂ© le pas Ă  la formation par visioconfĂ©rence (Skype, Zoom, Teams, etc.). Aujourd’hui, la formation par visioconfĂ©rence permet d’associer les avantages de la formation en face-Ă -face (interaction « live » avec le formateur, meilleure prise en compte de la relation humaine, communication plus complète qu’au tĂ©lĂ©phone, meilleure adaptation aux apprenants de niveau dĂ©butant) avec ceux de la formation Ă  distance (logistique simplifiĂ©e, traçabilitĂ© des Ă©changes, intĂ©gration des ressources, flexibilitĂ© des horaires).
Dans ce contexte, oui, le formateur présentiel, qu’on a voulu faire sortir par la porte, revient par la fenêtre (ou Windows) !

Comment le rĂ´le du formateur a-t-il Ă©voluĂ© pour s’adapter Ă  ce nouvel environnement ?
En devenant plus visibles, les formateurs reprennent peu Ă  peu leur place dans le processus d’apprentissage, motivent et fidĂ©lisent les apprenants, inventent de nouvelles approches pĂ©dagogiques et marketing plus ludiques inspirĂ©es de l’univers de Youtube, des jeux et des mĂ©dias sociaux. Certains formateurs crèvent l’Ă©cran grâce Ă  des vidĂ©os Ă©ducatives innovantes et des parcours blended qui attirent des millions d’adeptes. La dynamique a changĂ© et les formateurs sont de nouveau en activitĂ©.
Grâce Ă  la nouvelle visibilitĂ© qu’offre la visioconfĂ©rence, le formateur peut reprendre la place qui est la sienne au cĹ“ur de l’apprentissage. Mais pour rĂ©ussir, les formateurs devront ĂŞtre bien formĂ©s Ă  ces nouveaux outils car cette approche exige un ensemble de mĂ©thodes, d’approches et de compĂ©tences diffĂ©rentes et nĂ©cessite de grandes qualitĂ©s personnelles et professionnelles.
Enfin, les formateurs en ligne ont le mĂŞme problème que les formateurs en face Ă  face : pour dispenser une formation de qualitĂ© de manière durable, ils doivent Ă©galement gagner suffisamment d’argent pour ĂŞtre matĂ©riellement Ă  l’aise et pouvoir investir dans leurs outils, leurs compĂ©tences et leur bien-ĂŞtre.

Andrew Wickham

Andrew Wickham

Consultant at Andrew Wickham Training and Consulting